Dans « Survivre » Bruno Bettelheim regrette le succès du Journal d’Anne Frank. En effet, l’angoisse et le désir des Frank de conjurer la réalité et d’en atténuer l’horreur en continuant à vivre « comme avant » alors que la situation exigeait un changement radical d’habitudes, a répandu un modèle familial au sein duquel les individus se cachent et se replient. Ce modèle qui semble de prime abord sécurisant, est au contraire dangereux, parce qu’il empêche les individus de prendre au sérieux la menace de mort et de s’organiser en réseaux.
Quand le monde a appris l’existence des camps de concentration et d’extermination nazis, les gens les plus évolués ont pensé que les horreurs qui s’y perpétraient étaient trop effroyables pour être crédibles. L’idée que des nations dites civilisées pouvaient s’abaisser à des actes si inhumains produisit un choc violent. L’idée aussi, que l’homme moderne pouvait avoir si peu de contrôle sur ses penchants agressifs et destructifs était ressentie comme une menace pour l’opinion que nous avions de nous-mêmes et de l’humanité. Trois mécanismes psychologiques ont été le plus souvent mis en oeuvre pour faire face à la révélation effarante de ce qui se passait dans les camps :
- On niait qu’il fût possible d’étendre à l’homme en général la réalité des camps, en affirmant – contrairement à l’évidence – que les actes de torture et les massacres étaient commis par des fous et des pervers.
- On niait l’authenticité des informations : elles étaient énormément exagérées à des fins de propagande (cette attitude doit son origine au fait que le gouvernement allemand appelait Greuelpropaganda, « Propagande de l’horreur », toutes les informations relatives à la terre qui régnait dans les camps)
- On croyait aux informations, mais ce que l’on savait des horreurs était refoulé le plus vite possible.
C’est trois mécanismes pouvaient être observés après la libération des survivants. Tout d’abord, après la découverte des camps et de leur caractère macabre, un raz-de-marée d’indignation balaya les nations alliées. Il fut bientôt suivi du refoulement général de l’information dans l’esprit du public. Cette réaction n’était sans doute pas provoquée uniquement par le choc subi par le narcissisme de l’individu moderne qui se rendait subitement compte, que la cruauté pouvait encore se déchaîner entre les hommes. On s’est également rendu compte, assez vaguement, mais c’était quand même très menaçant, que l’Etat moderne disposait de moyens qui lui permettaient de changer contre leur volonté la personnalité des individus et de détruire des millions d’êtres jugés indésirables. Ces deux notions étaient si effrayantes que chacun essaya de s’en libérer et de nier leurs conséquences par un refus défensif. Le succès prodigieux qui accueillit dans le monde entier le livre, la pièce et le film Le Journal d’Anne Frank montre combien est puissant le désir de contrebalancer la connaissance de la nature désintégrante et meurtrière des camps de concentration par une fixation totale de l’attention sur une œuvre qui semble prouver qu’une vie de famille très intime pouvait continuer à s’épanouir malgré la persécution la plus impitoyable des systèmes totalitaires.
Lire la suite dans Bruno Bettelheim, Survivre, Editions Robert Laffont 1979 (publié à New York en 1952)